Femmes orientales d’hier et d’aujourd’hui *** 1/2, offert par Dominique Blondeau au livre de Nassira Belloula.

lundi 9 décembre 2019

Femmes orientales d’hier et d’aujourd’hui *** 1/2,

Dominique Blondeau

On n’a pas d’idée pour nourrir notre prochaine introduction. Ce n’est pas que tout va bien dans le monde, mais on ne voudrait pas redonder. Peut-être que de ne pas avoir d’idée, c’est déjà en avoir une. Regardant par la fenêtre, on aperçoit un morceau de ciel gris, on baisse les yeux sur la canopée mordorée du parc, cela vaut la peine de se taire. Ce qu’on fait. On a lu le roman de Nassira Belloula, J’ai oublié d’être Sagan.

Après avoir terminé la lecture du récit de Myrna Chahine, on s’est plongée dans un roman qui pourrait être une continuité du sien. Chahine effleure les conditions vitales féminines au Liban, Belloula met cartes sur table sur les conditions identiques des femmes algériennes. Différence de style aussi. La première relate d’un point de vue extérieur, la seconde intériorise jusqu’à créer de nombreuses métaphores qu’il n’est pas toujours simple d’élucider. Son héroïne, comme nous disons, reçoit une lettre d’un ancien professeur de français, qui fut son amant trop aimé, trente ans plus tôt. Désarroi compréhensible d’Angélique Malek qui a traversé bien des vicissitudes à cause de cet homme, dont elle n’avait plus de nouvelles. Il est parti sans explications, la délaissant à sa souffrance de jeune étudiante de dix-sept ans. Pourquoi cette lettre ? La narratrice, aujourd’hui vieillie, semble ne pas très bien en comprendre la teneur. Comme pour reprendre un fil qui s’est brisé brusquement, elle remonte le cours du temps. Se revoit petite fille dans un « jardin d’Éden », accompagnée d’un oncle dont les agissements troubles la déconcertent. Elle se confiera à sa mère qui la dédaignera, la fera passer pour folle. Prétendra qu’un djinn la possède. La mère ne donne de valeur équitable qu’à ses quatre fils, « qui lui avaient assuré un rang social bien enviable. » Celle-ci a été belle, favorite pendant des décennies des désirs de son mari qui, soudain, la rejette pour une deuxième épouse plus jeune. Pour la mère, c’est un drame, son miroir lui renvoie un visage creusé de rides. Ne séduisant plus son mari, elle se met en tête de marier ses fils, d’être une belle-mère cruelle. Tyrannique. Une très juste réflexion de l’écrivaine résume la situation maritale des hommes de son pays, « Les hommes ne prennent pas d’âge, ils prennent de l’appétit. » C’est plus tard qu’interviendra le professeur. Sevrée d’affection, l’écolière de quinze ans s’attachera à lui, risquant son honneur pour répondre à ses avances. Elle se remémore le cours où il lui a offert le premier roman de Françoise Sagan, Bonjour tristesse. Subjuguée par la pensée de l’écrivaine, elle ne pouvait que se référer à ce livre pour situer son amant dans le temps et l’espace. Que s’est-il passé entre eux ? Tant d’années se sont écoulées, Angélique a mis au monde un enfant qui, après l’accouchement, lui a été retiré. Une tante, complice de la mère, lui affirmera que le nouveau-né était mort à la naissance. Trois mois plus tard, elle était mariée à un jeune homme qui ne vivait que pour ses études, il veut devenir  chirurgien. Indifférence réciproque, les deux jeunes gens cohabitent en une sorte d’harmonie froide et clinique. Ce sera pour Angélique l’occasion de se tourner vers l’université, de retrouver son enthousiasme perdu pour la littérature, depuis son plus jeune âge, elle veut écrire. En quelques lignes, elle révèle son identité. Essayer de renier Angélique, l’adolescente brimée, elle se fie plutôt à ses deux prénoms arabes, Hiziya et Soltana. Elle vit à Boston, après quelques années à Paris. Sa biographie, dit-elle, ce qui laisse un flou à la lecture de ce récit, elle qui n’a jamais su oublier ses dunes, à Biskra.

C’est un livre où le sang et les larmes symbolisent la détresse des femmes orientales avant qu’elles aboutissent à une révolte jointe à celle des hommes. Si ces derniers luttent pour des raisons politico-sociales, les femmes revendiquent une autonomie absolue. Seront-elles entendues ou bien retourneront-elles dans l’ombre, moins visqueuse cependant, du rôle qui leur a été assigné, soit d’être des épouses et des mères irréprochables, statut référentiel pour qu’elles obtiennent une moindre importance. Angélique-Hiziya évoquera sa honte de ne pas avoir compris les souffrances de sa mère qui, à quarante-cinq ans, répudiée par son mari, se vengeait en quelque sorte de la jeunesse de sa fille, courtisée par des hommes insatiables. Déchue après deux tentatives de suicide et une fugue, par une grossesse hors mariage, dont elle n’avait pas tout à fait conscience, Angélique ne pouvait qu’être damnée par le clan familial, par la société environnante. La lettre du professeur dont le contenu ne nous sera confié qu’entre les lignes apportera des éclaircissements sibyllins sur la naissance de l’enfant.

Il a fallu beaucoup de courage à Nassira Belloula pour divulguer cette histoire, oscillant entre vérités et mensonges. Entre rêve et réalité. Angélique avoue que le professeur a tué ses illusions, ne lui reste de cet homme tant aimé que ses « battements dans les tempes. » Découle de ce sentiment trompeur, excessif, qu’elle a éprouvé, une immense détresse dont elle ne s’est jamais remise. L’oncle, le professeur, la mère, le père, n’ont rien saisi de la petite et jeune fille qu’ils ont bafouée en la trahissant à tous les âges de ses métamorphoses. L’intériorité du récit agit comme un voile pudique réconciliateur, reléguant les souvenirs d’Angélique-Hiziya dans un monde où le désert, si proche de Biskra, se meut lentement, immuable. Subjuguant celui ou celle qui le découvre une première fois. Témoignage romancé bouleversant, telle une mise à nu, qui obscurcit les fictions manigancées par des hommes d’un autre siècle, dans lesquelles trop de femmes orientales ont trouvé la mort, comme seule issue à leurs malheurs. Courage de l’écrivaine, certes, mais aussi nécessité d’affirmer que la honte — mentionnée aussi dans le récit de Myrna Chahine — a fait son temps destructeur. On se demande si le roman à succès de Françoise Sagan ne fait pas rempart aux propos véridiques d’Angélique Malek, tel un prétexte à renouer avec des années égarées dans un univers oscillant entre deux espaces contrastés. Celui des manques, celui de la réconciliation avec soi-même.

Livre intimiste du corps en colère, de l’esprit surmené par des contraintes exacerbées, du cœur privé de l’amour maternel. De toute tendresse. Durant des siècles l’histoire pathétique de ces femmes s’est répétée, aliénant chaque fille à un rôle asservissant de soumission, dès qu’elles ont raisonné. À lire pour faire place à une réalité plus conforme au monde actuel, bien qu’il ne soit pas idéal, mais aussi pour apprécier les élans enthousiastes de l’écriture féministe de l’écrivaine et journaliste, Nassira Belloula, sous forme de révolte impuissante et de souvenances dérangeantes.

J’ai oublié d’être Sagan, Nassira Belloula
Hashtag Éditions, Montréal, 2019, 111 pages

https://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/2019/12/femmes-orientales-dhier-et-daujourdhui.html?fbclid=IwAR0O4PwG3gVx5-2nOtHy8-UnW2hghwvloe5fN29fBUOWy-zb6rZCBELXsrI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *