Une capsule temporelle, chronique signée par Alina Dumitrescu dans La Recrue, Feb 22, 2019

La création de la maison d’édition Hashtag m’as prise par surprise. J’ai été intriguée par la ‘déclaration de principe’ qui dit, entre autres :

Hashtag est une maison d’édition qui se propose d’être plus un mode de lecture qu’un ensemble canonique de textes. Fidèle au concept de littérature mondiale, Hashtag s’intéresse principalement aux ouvrages littéraires qui circulent au-delà de leur culture et leur langue d’origine.

J’ai assisté à la soirée de lancement de cette maison d’édition et je suis encore sous le charme, quelques mois après : des voix vibrantes, originales. Sur cette lancée, j’ai fait la lecture de L’apprentissage du silence de Miruna Tarcau.

Esprit cosmopolite elle-même, l’auteure met en scène un couple cosmopolite par nécessité.

Élisabeth et David ne vieillissent pas. Pour ce couple, le temps s’écoule à reculons sur fond d’effritement de la mémoire du vingtième siècle.

Dona Loca répétait qu’il n’y avait rien de stable et qu’aucun événement n’était irréversible. Le temps s’était détraqué. Les révolutions tournaient à vide. On parlait de progrès en reculant à grands pas. Les fantômes du passé étaient si près de nous qu’on pouvait sentir peser leur souffle froid sur notre nuque collective. La guerre approchait à l’horizon, entraînant à sa suite l’oubli et le silence.

Il s’agit d’un couple prototype, à l’image d’Adam et Ève, couple dépositaire de l’expérience cristallisée du monde. Ce couple protéiforme voyage non seulement entre les quartiers, les villes et les pays, mais aussi entre les époques, les allégeances politiques et les strates sociales.

L’originalité du livre L’apprentissage du silence consiste dans la quête identitaire et existentielle d’Élisabeth et David, dont on ne connaît pas les origines. Cette non connaissance des origines permet tout fantasme et toute transgression.

Les liens qui les unissaient l’un à l’autre ressemblaient au sentiment qu’on éprouve face au temps qui s’écoule. Elle avait presque envie de dire qu’ils avaient besoin l’un de l’autre pour se rappeler perpétuellement ce qu’ils n’étaient pas.

Les faits historiques énoncés ou évoqués sont précis et dénotent l’intime connaissance de l’histoire mondiale et la merveilleuse capacité analytique et associative que possède l’auteure. Ce qui fait dire à madame Felicia Mihali, la directrice des Editions Hashtag, écrivaine et historienne de formation, lors d’un midi-conférence à McGill, le 30 janvier dernier, que « nous tenons ici un grand livre ».

Le style d’écriture est fluide, quoique dense. L’utilisation d’expressions dans des langues autres que le français est toujours justifiée et ajoute à l’atmosphère décalée du livre, sans alourdir la lecture. Le silence et le non-dit sont en soi d’autres langages.

Et puis, il y a l’humour! L’impression générale après lecture est d’avoir ouvert une capsule temporelle qui m’était destinée à moitié, l’autre moitié servant à effacer les traces et à brouiller les pistes.

Je salue la parution de L’apprentissage du silence, livre à déguster et à méditer. Et à relire.

L’apprentissage du silence
Miruna Tarcau
Éditions Hashtag, 2018

https://larecrue.org/lapprentissage-du-silence-miruna-tarcau-b79f7a64611a?fbclid=IwAR3eh8gHuKmom8MwD4PVGdXLqqURF8Sb4TJkFHBKPsNaiT4hjLcxd174Z_U

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