Les déclencheurs d’Émélie Provost; La Recrue, Mai 2019

par Sarah Lamarche

Émélie Provost publiait en mars aux Éditions Hashtag un premier recueil de poésie, Les beaux jours du rouleau compresseur, qui observe avec humour le quotidien et la routine d’une vie rangée, avec tout ce qu’elle comporte de tâches ménagères, de vie de banlieue et de neuf à cinq.

Après des études en littérature et un début de carrière en enseignement, Émélie Provost s’est réorientée vers un travail administratif et une vie assez éloignée, somme toute, des cercles et événements littéraires — du moins, c’était le cas jusqu’à ce que ce premier recueil l’entraîne dans les salons du livre ce printemps.

Si, depuis ce changement de cap professionnel, l’écriture ne tient pas une place centrale dans son quotidien, Émélie Provost demeure néanmoins une grande lectrice. « Je ne suis pas très disciplinée dans mon écriture. J’écris plutôt par périodes. Pour moi, ça passe beaucoup par la lecture. Un recueil de poésie va m’allumer particulièrement et déclencher l’envie d’écrire. »

Qu’est-ce qui aura été l’élément déclencheur de ce premier recueil ? « J’ai lu Cochonner le plancher quand la terre est rouge d’Érika Soucy; ça m’a allumé à un autre type d’écriture, plus proche du langage familier. Je me suis dit ah, ben crime, on peut faire ça! J’ai eu le goût de m’amuser là-dedans. J’ai aussi lu pendant cette même période plusieurs recueils qui parlent de la routine, du quotidien, comme La main invisible de Charles Dionne, Tabloïd de Mathieu K. Blais et Banlieues de Mathieu Croisetière. »

« Chez nous, on parle comme ça »

Il allait de soi, pour Émélie Provost, d’emprunter la langue de son enfance et de son milieu pour écrire ce recueil proche de son histoire personnelle, que ce soit le quotidien de femme au foyer de sa mère ou encore sa propre expérience du travail de bureau. « J’ai eu du plaisir à jouer avec ce langage-là. C’est une relation de proximité par rapport au langage. Et je ne suis pas portée sur les recueils de poésie hermétiques ou très abstraits. Je veux une poésie accessible, j’aimerais la démocratiser. »

Lectures marquantes

Tristan Tzara, L’homme approximatif
« Je trouve désolant que Tristan Tzara ne soit souvent connu que comme figure emblématique du mouvement dada. Peu de gens connaissent son œuvre poétique. Personnellement, il s’agit du plus grand poète qu’il m’ait été donné de lire. J’ai des frissons chaque fois que j’ouvre L’homme approximatif et que je lis le premier vers de cette épopée : « dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang ». Comment expliquer ce que je ressens lorsque je lis Tzara? Sa poésie résonne en moi. Elle parle à mes tripes. Elle ouvre tout grand les portes du langage. »

Lucy Maud Montgomery, Anne… la maison aux pignons verts
« Si je ne devais apporter qu’un seul livre sur une île déserte, ce serait assurément celui-ci. Lorsque j’ai le vague à l’âme, il me suffit de replonger dans Anne… la maison aux pignons verts pour oublier tous mes soucis et retrouver l’espoir. Lire ce roman équivaut à boire une boisson chaude au bord du feu par un soir d’hiver. C’est un remède efficace qui ne coûte pas cher! »

Jean-Christophe Réhel, Les volcans sentent la coconut
« Qui n’aime pas la poésie décalée de Jean-Christophe Réhel? Depuis Bleu sexe les gorilles, je me jette avidement sur tout ce que Réhel écrit. Par un tour de force, il parvient à nous faire rire et pleurer dans un même élan ainsi qu’à décrire la banalité de son quotidien d’une manière qui n’a absolument rien de banal. Réhel est ce clown triste auquel nous aimerions faire un câlin. Dans Les volcans sentent la coconut, j’ai eu le coup de foudre pour ce poème :

la fatigue
est une tulipe
elle m’arrache tous les bâtiments du cœur
sur mon balcon
les plantes sont molles
comme des viandes froides »

Samanta Schweblin, Des oiseaux plein la bouche
« J’ai passé ma jeunesse à lire des Frissons. Plus tard, j’ai dévoré un grand nombre de nouvelles fantastiques. Comme j’affectionne en plus les livres déconcertants, voire dérangeants, il allait de soi que j’allais adorer Des oiseaux plein la bouche. Ce recueil de nouvelles inclassable à la couverture aussi fascinante que son contenu m’a donné une envie folle d’écrire des nouvelles un peu gore bien que l’écriture de nouvelles ne soit habituellement pas ma tasse de thé. »

Avec Les beaux jours du rouleau compresseur, paru aux Éditions Hashtag ce printemps, Émélie Provost propose une poésie proche du quotidien. Dans un langage décomplexé, oralisant, elle se penche au fil de trois parties distinctes sur la lessive, la politique du voisinage en banlieue et le travail de bureau.

Alors que l’exploration de tels sujets en poésie aurait facilement pu être teintée d’une certaine condescendance, Émélie Provost réussit à parler de l’ordinaire comme de son propre territoire, de l’intérieur, avec toute la nuance que ça suppose.

chaque jour ouvrable de la semaine
lisser l’ennui
comme un drap propre

une toile blanche où fondre
ton corps engourdi

Les poèmes font souvent appel à l’élision pour reproduire une certaine prononciation propre au langage populaire. C’est un pari risqué en ce qu’à la lecture on peut en venir à se sentir très dirigé.e.s, comme si les poèmes nous dictaient de façon plutôt serrée comment les lire. Ça devient particulièrement distrayant quand, de temps en temps, les marques de l’oral dans le texte détonnent — c’est inévitable — avec nos propres rythmes et accents.

pour t’vêtir l’matin
piger dans’ sécheuse

dans l’fouillis d’linge propre
mettre un jeans fripé
choisi au hasard

l’enfiler vitement
une rôtie dans’ bouche
les cheveux en bataille

rien à voir avec
une pub d’Calvin Klein

L’univers d’Émélie Provost est palpable dès les premières lignes de ce recueil : il n’était selon moi pas nécessaire d’aller aussi loin dans les modifications à la graphie pour qu’on ressente et entende toute la couleur de cette langue familière.

La voix poétique d’Émélie Provost est évocatrice et maîtrisée. Dans ses meilleurs moments, Les beaux jours du rouleau compresseur nous fait sentir la complexité des sentiments qui existent sous le voile de l’ordinaire. La figure de la mère, notamment, qu’on ne devine qu’à travers ses tâches ménagères, pique notre curiosité : on en prendrait plus. Dans l’ensemble, à vrai dire, on voudrait que l’écriture se commette davantage, soit dans l’émotion, soit dans l’humour, ou dans les deux.

https://larecrue.org/les-beaux-jours-du-rouleau-compresseur-%C3%A9m%C3%A9lie-provost-bc14b933acd1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *