LITTÉRATURE: La passion des éditrices: Geneviève Thibault, Annika Parance et Felicia Mihali.

LITTÉRATURE: La passion des éditrices

Leur maison d’édition littéraire a moins de 10 ans. En vue du Salon du livre de Montréal (jusqu’au 25 novembre à la Place Bonaventure), nous leur avons demandé pourquoi se lancer dans une telle aventure au début d’un millénaire sculpté d’opinions à l’emporte pièce et de 280 caractères/message? Beaucoup de passion, répondent Geneviève Thibault, Annika Parance et Felicia Mihali.

De nos jours, se lancer en édition littéraire demande beaucoup de passion et un brin de folie. Les 3P aussi: patience, persévérance et persuasion. Les nouvelles maisons d’édition ne sont subventionnées au fonctionnement que l’année suivant une 17e publication. La règle est en cours de modification, mais d’ici là, disons-le, c’est la galère!

« Il y a une persévérance phénoménale de la part des éditeurs pour publier et arriver à en vivre. C’est comme une espèce de vocation. On travaille comme des forcenés et on en vient à ne faire que ça dans la vie », lance la directrice du Cheval d’août, Geneviève Thibault.

Geneviève Thibault – Le Cheval d’août

Avant 17 titres annoncés et publiés, les nouveaux éditeurs sont financés au projet, ce que la directrice du Cheval d’août – maison qui a presque six ans – qualifie de « très longue résidence en médecine ». La subvention pour éditeur professionnel au fonctionnement, d’ailleurs, n’arrive que l’année d’après.

« On est alors tentées, ayant le vent de face, de forcer la publication d’un titre, même si on sent qu’il n’est pas tout à fait prêt. Il faut savoir attendre un livre. »

Elle est d’avis que le fait que ce soit des femmes qui ont lancé de nouvelles maisons d’édition ces dernières années est très éloquent. L’équité femme-homme dans le livre (c’est-à-dire ici un traitement égal pour toutes et tous) est loin d’être atteinte. Double standard ?

« Il y a très peu d’héritières éditrices ou profitant de structures établies au Québec. C’est admirable le fait qu’il y ait des femmes éditrices qui réussissent à imposer un catalogue. C’est encore un capital symbolique de femmes qui reste à travailler, d’autant plus qu’on reçoit plus de manuscrits d’autrices que d’auteurs. Les éditrices ont besoin d’aide. Il n’y a aucun mécanisme qui nous favorisent dans notre industrie. «

En plus de l’édition des livres comme tel, les nouvelles éditrices travaillent toujours presque seules et doivent donc également œuvrer à la promotion, traduction et vente de droits.

 » J’ai envie d’être créative, de développer des collections, de tout faire pour que nos fictions puissent rayonner dans le monde. Des projets qui passeront aussi par l’agrandissement de l’équipe du Cheval dans la prochaine année, explique Geneviève Thibault. J’ai le poids de toujours trancher et prendre les décisions. Et ce n’est pas toujours populaire le leadership de femmes. »

Son rêve?

 » Voyager et faire voyager nos livres. Pour voir ce qui se fait ailleurs, aller à la rencontrer des autres.  »

Annika Parance – Annika Parance Éditeur

Avant de commencer à éditer de la littérature il y a sept ans – avec L’inédit de Marie Cardinal -, Annika Parance avait fait paraître plusieurs livres médicaux, une étape qu’elle dit complètement derrière elle maintenant.

« Un agent m’a approchée avec des archives de Marie Cardinal dont ses filles Alice et Bénédicte Ronfard ne savaient plus trop que faire, raconte-t-elle. J’ai travaillé cinq ans là-dessus. C’est comme le doctorat que je n’ai jamais passé. C’était mon école en littérature. »

Après ce départ canon, suivront deux romans en 2012 et 2016 de Juan Joseph Ollu (Un balcon à Cannes et Dolce vita), deux livres chacun aussi de Mario Cyr, Stéphane Lefebvre et Vincent Giudicelli. Comme beaucoup d’éditeurs, nouveaux et anciens, Annika Parance est fidèle à ses écrivains qu’elle défend becs et ongles.

« Je travaille fort avec mes contacts français pour publier les auteurs québécois là-bas. Vincent Giudicelli y est déjà à notre enseigne. Il me fait beaucoup penser à Philippe Djian. »

Annika Parance avait travaillé auparavant dans des maisons d’édition en France et ici, dont 15 années chez Maclean-Hunter. Mais, en bonne lectrice, c’est toujours la littérature qui la passionnait.

« J’ai créé une maison chez Maclean-Hunter qui avait un très grand vivier d’auteurs en français et en anglais. J’en ai publié une trentaine, mais je voulais aller plus loin. J’ai travaillé chez Libre Expression, Hurtubise, puis, je me suis lancée sur des livres médicaux avec un ami médecin, mais je rêvais toujours de littérature. »

La vie d’éditrice, malheureusement, l’éloigne souvent de la lecture, dit-elle. Papiers, formulaires, négociations, contrats… Comme Geneviève Thibault et Felicia Mihali, elle fait tout… pratiquement toute seule. Elle est également d’avis que ce sont des femmes persévérantes qui se retrouvent à la tête des nouvelles maisons parce que, résume-t-elle avec humour, « ce n’est vraiment pas de la rigolade »

Son rêve?

« Je veux réunir dans un lieu des gens qui ont quelque chose en commun. Les auteurs comme les illustrateurs et éditeurs, sur une façon de voir le monde. Je crois que bientôt, on va se regrouper les êtres humains parce que ce qui se passe nous polarise tous trop en ce moment.  »

Felicia Mihali – Hash#ag

La maison d’édition Hash#ag est le dernier-né des maisons d’édition littéraires au Québec. Publiée ailleurs depuis des années, la romancière Felicia Mihali la dirige depuis le début.

« L’idée de départ était de publier des traductions d’ailleurs, dit-elle. On le fait peu au Québec, que ce soit des pays de l’Europe de l’est ou même de l’Espagne, d’Italie ou du Portugal. C’est un trou noir. »

Mais Hash#ag est rapidement devenu également une maison soutenant des auteurs néo-québécois, « des minorités invisibles, mais audibles » comme dit l’éditrice. Un endroit ouvert à tous les genres, que ce soit l’essai, la poésie ou la nouvelle.

Felicia Mihali

« Je veux encourager toutes les diversités pour nous parler de leur vision de ce qu’on vit ici comme immigrant. L’auteur Mattia Scarpulla [originaire d’Italie] par exemple, est un auteur merveilleux qui vit une expérience magnifique d’immigration au Québec. C’est vrai qu’il existe des problèmes, mais ce n’est pas toujours négatif l’immigration. »

Encore poupon, Hash#ag se veut, en fait, une maison ouverte à toutes les minorités visibles et invisibles.

« Ce sont aussi les minorités trans pour nous. Ce ne sont pas les immigrants qui ont le monopole de la discrimination. Je suis très heureuse d’avoir des auteurs comme Sébastien Émond et Laurence Caron-Castonguay. Ce n’était pas prévu au début, mais je suis ouverte quand j’ai un bon manuscrit entre les mains. »

Son rêve?

« La passion m’anime. Elle me tient en vie. Je crois que les nouvelles maisons d’édition peuvent faire une différence. Nous posons des briques dans le grand mur de la société québécoise. On va continuer à faire beaucoup de traductions allant dans ce sens-là. »

En entretien à RCI section langue Arabe, Nassira Belloula aborde la problématique de la possession par rapport au Djin dans la société algérienne et des questions relatives à la condition des femmes dans les sociétés conservatrices.

“نسيت أن أكون ساغان”، آخر إصدارات الروائية نصيرة بلّولة

Nassira Belloula : J’ai oublié d’être Sagan, roman, est un regard sur la condition féminine. Entrevue au Salon du Livre de Montréal suite à la publication du roman J’ai oublié d’être Sagan par Nassira Belloula aux éditions Hashtag à Montréal.

Ces Monstres venus de l’Est…9.5/10 pour L’Usine de Porcelaine Grazyn (The Bone Mother) Ces Monstres venus de l’Est…

Pour trouver le meilleur de la weird fiction, ce sous-genre étrange et fascinant de l’imaginaire, il faut souvent chercher du côté des petits éditeurs. En 2017, le canadien David Demchuk publie son premier roman chez ChiZine Publications. Immédiatement remarqué par la critique, l’ouvrage figure dans la liste des dix meilleurs livres de 2017 du journal Globe and Mail avant d’atterrir chez un micro-éditeur québécois audacieux et engagé : . Aujourd’hui disponible en français de l’autre côté de l’Atlantique, une seule question se pose encore : quand va-t-on voir débarquer cette merveille d’étrangeté dans l’Hexagone ?

« Je ne me souviens pas. Je ne peux dire ce qui est vrai de tout ça. Mais je sais une chose : lorsque ma mère est morte des années plus tard, je me suis agenouillée à côté de son lit et j’ai pleuré, et les loups dans la forêt ont pleuré avec moi. »

Des photos vieillies

Que ressentez-vous en regardant ces photographies en noir et blanc du siècle passé ? Une étrange impression de familiarité mêlée d’un malaise diffus ? Une mélancolie surgit des tréfonds de l’Histoire qui vous interpelle par son intensité imprévue ?
Pour David Demchuk, journaliste et scénariste depuis quarante ans, le déclic ne s’est pas fait attendre. En regardant les portraits du photographe roumain Costica Acsinte, l’auteur canadien en sélectionne une vingtaine avant d’entamer l’écriture d’un ouvrage inclassable intitulé The Bone Mother (étrangement renommé L’Usine de Porcelaine Grazyn pour sa parution québécoise).
Décrire ce roman n’a rien d’une chose aisée tant Demchuk construit quelque chose d’unique et de parfaitement fascinant pour le lecteur.
Mais essayons tout de même.
Séparé en deux parties, L’Usine de Porcelaine Grazyn se divise encore en vingt-cinq chapitres de taille variable, souvent très courts, et illustrés pour la plupart par une photographie en noir et blanc de Costica Acsinte.
Ce que nous savons maintenant : trois villages se situant à la frontière roumano-ukrainienne entretiennent des liens particuliers avec une usine de porcelaine dédiée à la fabrication de dés à coudre à partir de poudre d’os humains. Dans cette région reculée, les habitants côtoient de près des créatures mythologiques issues des légendes slaves : la Rusalka, sorte de sirène attirant hommes et enfants vers une mort certaine, le Strigoi revenant affamé du sang de ceux qui l’aiment ou encore La Dame des Bois, vieille sorcière au dents de métal régnant au plus profond de la forêt.
Au milieu de tout ça, l’armée russe expérimente dans l’ombre et une mystérieuse Police de la Nuit herche à liquider les habitants de la région et les créatures surnaturelles qui la peuplent.
Voilà la base. Mais les choses se compliquent par la suite…

« Tout cela, était-ce vraiment mes propres souvenirs ? Ou n’était-ce qu’un rêve ? Le rêve de notre vie qui se déroulait et qui se coagulait dans mon esprit ravagé par la culpabilité ? »

Collision des mondes

En effet, David Demchuk segmente son histoire autour des habitants de ces trois villages, de leurs descendants et même des monstres eux-mêmes. Chaque chapitre nous est narré par un personnage différent qui peut tout aussi bien être un enfant ou un créature surnaturelle, une vieille femme ou un lointain parent exilé au Canada.
Le temps et le lieu s’avèrent rapidement flous, l’auteur changeant constamment le cadre pour se focaliser sur une seule et unique chose : l’ambiance.
En mixant les influences slaves et en n’accordant aucune concession au lecteur quant à la longueur de ses histoires, David Demchuk produit des récits aux fins abruptes et à l’atmosphère macabre à souhait. On y croise par exemple Boris, un ouvrier de l’Usine Grazyn qui nous raconte comment il en vient à remplacer son frère décédé comme pelleteurs de poudre d’os, on y rencontre Nicolai, un enfant adopté qui raconte l’histoire de sa mère soignant une femme-louve à l’agonie, on y côtoie Lena, une jeune femme porteuse d’un parasite logée sur sa colonne vertébrale qui se transmet de génération en génération…

Le lecteur pénètre ainsi dans un univers inquiétant et cryptique qui stimule son imagination et convoque une poésie noire aussi délicieuse qu’obsédante.
Loin d’être exhaustive, cette présentation oublie les monstres et les créatures qui hantent littéralement chaque page du roman. Brutalement dépaysant, la mythologie de Demchuk honore la mémoire ukrainienne de son père décédé tout en remettant au goût du jour des légendes enchâssées. Dans chaque histoire ou presque peut surgir une autre histoire, un conte glauque prêt à déchirer la gorge du lecteur insouciant. Car, comme bien des personnages de L’Usine de Porcelaine Grazyn, le récit se transforme, mute, évolue. Mais à chaque fois que vous pensez tenir quelque chose, comprendre par exemple pourquoi la Police de la Nuit tente de massacrer les villageois, vous vous retrouvez avec d’autres énigmes, d’autres doutes. La nature des événements mais aussi les notions de bien et de mal ne sont jamais claires dans le roman de Demchuk. Construit en niveau de gris, son ouvrage explore divers moments historiques, de l’Holomodor à la Seconde Guerre Mondiale en passant par notre époque moderne, mais aussi divers registres, du récit horrifique au thriller en passant par le contre traditionnel.

« Tricoter est une bonne façon de passer le temps lorsqu’on attend que quelqu’un meure. »

Expérience Littéraire Non Identifiée

Ce qui stupéfie clairement dans ce premier ouvrage, c’est le refus de David Demchuk de répondre aux contraintes classiques de la narration. Son histoire peut faire cinq pages ou trente, ses personnages peuvent être des monstres ou des hommes voire les deux à la fois, son action peut glisser de la Roumanie au Canada, peu importe, ce qui relie tout ça, c’est cette sensation troublante d’une histoire derrière l’histoire où l’auteur tisse des liens, utilisant personnages et monstruosités comme autant de marionnettes grinçantes dans le noir.
L’Usine de Porcelaine Grazyn se révèle au final une expérience troublante pour les sens comme pour le cœur, et l’on en redemande !

« C’est à ce moment là, à l’âge de dix-neuf ans, que mon père m’a révélé ses grands secrets, ceux de Grazyn et des villages aux alentours. […]
Il était un vivisecteur, qui pratiquait des expériences abominables sur des êtres vivants. Il était un criminel, un tueur d’enfants, même. Il était un profanateur, un voleur de cadavres. Toute la fortune et toute la renommée des Grazyn étaient fondées sur des décennies, des siècles, deux cents ans d’actes innommables qu’il avait commis, comme ses ancêtres avant lui.
Malgré tout, il était mon père. »

Quelle expérience que ce premier roman de David Demchuk !
En alliant fantastique slave et photos d’époque, le canadien accouche d’une oeuvre fascinante, macabre et radicalement différente.
Poupées russes narratives, les chapitres se succèdent et étourdissent le lecteur, perdant son esprit au milieu des bois où cannibalisme, sorcellerie et légendes peuvent vous saisir à tout instant !

Note : 9.5/10

Pour acheter ce roman en français, c’est possible, il vous faudra vous rendre sur le  !

https://justaword.fr/lusine-de-porcelaine-grazyn-the-bone-mother-7447be94bc5e

Fières de notre première participation au Salon du livre de Montréal. 12 titres publiés en un an! Si ce n’est pas beaucoup, c’est quand même quelque chose. Passez nous voir !

Posted by Éditions Hashtag on Wednesday, November 20, 2019