#Causerie avec nos auteurs: #Louis-Thomas Leguerrier

Notification : Causerie avec nos auteurs 

Louis-Thomas Leguerrier en dialogue avec la directrice de la Collection Notifications, Mirella Tarmure Vadean.

À l’occasion de la 42e édition du Salon du livre de Montréal, qui a eu lieu à la Place Bonaventure du 20 au 25 novembre, nous avons rencontré nos auteurs au stand des Éditions Hashtag pour une petite causerie autour du sens donné à leur pratique artistique, manifestée dans les essais publiés dans notre collection. Voici la deuxième de la série, initiée par Mirella Vadean – directrice de la Collection Notifications des Éditions Hashtag

(MV) Louis-Thomas Leguerrier, vous êtes un des auteurs édités chez Hashtag, dans la collection Notifications avec votre essai : Entre Athènes et Jérusalem, Ulysse au XXe siècle, qui est votre premier essai grand public, et avec lequel vous emportez le prix pour le meilleur essai accordé par le Centre de recherche des études littéraires et culturelles sur la planétarité de l’Université de Montréal en 2019. Louis-Thomas, vous détenez un doctorat en littérature comparée après avoir fait des études en philosophie. Vous travaillez actuellement comme professeur de littérature au Cégep. Je vous invite donc à répondre à quelques questions à l’occasion de votre présence au Salon du livre de Montréal 2019, au stand des éditions Hashtag.

(MV) L’essai est reconnu comme étant l’espace où l’on peut éprouver multiples facettes du « je ». Laquelle de ces facettes a été le plus expérimentée par vous dans votre essai sur la figure d’Ulysse ?

(LTG) Il y a plusieurs dimensions de ma personne qui se retrouvent dans mon essai, mais je pense que celle qui est la plus présente est celle qui se construit à travers mon amour (et parfois ma haine) pour les auteurs que je cite. À propos de la forme de l’essai, Adorno écrit : « Au lieu de produire des résultats scientifiques ou de créer de l’art, ses efforts mêmes reflètent le loisir propre à l’enfance, qui n’a aucun scrupule à s’enflammer pour ce que les autres ont fait avant elle[1] ». M’enflammer pour ce que les autres écrivent, et me servir de cet embrasement pour me mettre moi-même à écrire, c’est, me semble-t-il, ce que je fais de mieux. On pourrait dire, donc, que le « Je » qui se manifeste dans mon essai répond à une pulsion mimétique. Or la mimésis, comme le montre d’ailleurs Ulysse, est une forme de connaissance aussi bien qu’une forme d’action, elle est aussi bien une manière de penser qu’une manière de s’orienter dans le monde et d’agir sur celui-ci. Pour toutes ces raisons, le «Je» qui se construit dans mon essai est encore plus vivant dans les nombreuses citations qui traversent mon texte que dans les phrases que j’ai moi-même écrites. Citer, pour moi, ne se limite pas à faire du name dropping, puisque les citations que je choisis sont des citations dans lesquelles j’investis – dans lesquelles je projette, pourrait-on dire – la partie la plus vivante de moi-même, la partie qui aime et qui déteste, qui souffre et qui lutte. C’est pourquoi ce sont presque toujours ou bien des citations que j’adore, ou bien des citations que j’abhorre. Il y a aussi quelque chose de très intéressant qui se produit lorsqu’on arrache des phrases à leur contexte original pour les intégrer au sein d’un nouveau contexte, pour les assembler avec d’autres au sein d’une nouvelle constellation. Cette constellation, au final, en dit plus sur moi-même que sur les auteurs dont les citations sont tirées. Toutefois, elle fait aussi apparaitre ces citations sous un jour nouveau, et contribue à leur actualisation, laquelle est aussi une forme de connaissance. Walter Benjamin a écrit quelque part, je ne me souviens plus où, qu’il aurait aimé écrire un livre exclusivement composé d’un montage de passages écrits par d’autres. Je pense qu’il avait quelque chose de la sorte en tête.

(MV) On a dit que l’essai reçoit en partie en lui passivement l’opinion courante ? (je pense à Angenot notamment). En quoi la figure d’Ulysse endosse-t-elle cette « opinion courante » ainsi placée aujourd’hui entre Athènes et Jérusalem ?

(LTG) La figure d’Ulysse, dans mon essai, est toujours pensée en relation avec des tendances intellectuelles que je considère être au cœur de l’opinion courante. Je ne dirais pas qu’Ulysse endosse cette opinion courante, mais plutôt, qu’il est toujours en rapport avec elle. Je parle de l’opinion  –  que je remarque partout autour de moi  –  selon laquelle le bonheur, la santé, la liberté doivent être recherchés dans les choses qui dépendent entièrement de nous, qui sont entièrement en notre pouvoir, cette même opinion qui dit qu’inversement, il faut se détacher le plus possible des choses qui ne dépendent pas de nous, les tenir à distance dans une contemplation qui se rapproche de l’indifférence, comme  Ulysse qui écoute le chant des Sirènes, mais tout en demeurant attaché au mat de son navire  pour ne pas céder à l’appel des puissances qui le dépassent et ne dépendent pas de sa volonté. C’est aussi l’opinion selon laquelle il faut à tout prix rechercher l’équilibre intérieur et craindre les moments où l’intervention de choses hors de notre contrôle provoque en nous un débordement imprévisible des affects, l’opinion selon laquelle le juste milieu est toujours préférable aux extrêmes. Aujourd’hui, on fait comme si c’était nouveau, mais c’est la base du Stoïcisme, et ça traverse toute l’histoire de la philosophie occidentale au moins depuis Socrate. Quand on est au beau milieu d’une séance de méditation pleine conscience, on ne peut pas prêter l’oreille à l’appel des Sirènes, ce serait contreproductif, et cela est tout à fait compréhensible et légitime. Mais Ulysse, dans mon essai, montre qu’il y a aussi une autre façon de voir le problème, même pas meilleure, peut-être, que la première, mais dont je pense qu’il faudrait rappeler l’existence une fois de temps en temps. C’est la conception selon laquelle ce sont les choses qui ne dépendent pas de nous, qui échappent à notre maîtrise, à notre lucidité acérée, à notre concentration imperturbable, bref les choses qui sont plus grandes, beaucoup plus grandes que nous, qui peuvent nous montrer le chemin de la liberté, que cette liberté soit conçue sur le plan existentiel ou sur le plan politique. Évidemment, l’opinion courante, je la range du côté d’Athènes, et l’autre du côté de Jérusalem. La position de Jérusalem, c’est certain, a eu bien des défenseurs au cours de l’histoire des idées et de l’histoire tout court. Mais il me semble qu’aujourd’hui, et même en littérature, l’opinion générale a clairement tranché en faveur d’Athènes. Ulysse est celui qui part d’Athènes et qui finit toujours par se retrouver à Jérusalem, celui qui veut maîtriser toute forme d’imprévisible par la force de la raison, mais qui se laisse constamment submerger par les choses qu’il ne contrôle pas, parce que ce sont ces choses qui l’attirent le plus.

(MV) On a symbolisé l’essai comme étant un pont flottant entre 2 rives – du savoir écrit au savoir-écrire (je pense à Laurent Mailhot). Parlez-nous un peu de votre expérience d’écrivain naviguant à l’aide d’Ulysse entre un savoir écrit et un savoir-écrire. En quoi cet essai vous a aidé à aiguiser votre plume ?

Mon essai est tiré d’une partie de ma thèse de doctorat, et à l’université, lorsqu’on parle de notre travail, on dit que nous sommes des « chercheurs ». Mais en écrivant ma thèse, je me sentais beaucoup plus comme un écrivain que comme un chercheur. C’est la même chose lorsque j’écris des articles pour des revues universitaires : je me sens comme un écrivain égaré parmi les chercheurs. C’est aussi ce qui se passe lorsque j’écris des textes plus directement engagés dans le cadre de mon implication au sein de groupes militants. J’ai coécrit un roman avec un de mes amis, mais je ne me sens pas moins écrivain lorsque j’écris dans des contextes qui ne sont pas officiellement considérés comme littéraires. Cela est aussi lié à l’art de citer les textes des autres, dont j’ai parlé plus haut. Tous les écrivains travaillent à partir de ce qu’ils ont lu, mais dans les textes qui s’affichent plus ouvertement comme des textes de création littéraire, ce rapport aux textes des autres est un peu plus dissimulé, bien qu’il soit parfois assez évident. Pour ma part, je me sens davantage écrivain quand je cite et quand je dialogue directement avec les textes des autres. Je dois aussi mentionner que ce qui m’a d’abord donné l’envie d’écrire est la fréquentation d’auteurs qui sont indéniablement des écrivains, comme Debord, Adorno et Nietzsche, mais qui sont davantage considérés comme des philosophes ou des penseurs. Je lisais aussi des romans et de la poésie à cette époque, mais ce sont surtout les penseurs qui m’ont marqué au point de me pousser à me mettre moi-même au travail. Et c’est d’abord par leur écriture qu’ils m’ont marqué, plus que par leurs concepts peut-être, bien que les deux soient profondément liés. Tout cela, je le sais depuis longtemps en quelque sorte, mais c’est en écrivant mon essai sur Ulysse que j’en ai vraiment pris conscience.

(MV) Selon vous, l’essai comme genre a-t-il un avenir de nos jours ? Comment devrait-il être à votre avis pour attirer et intéresser plus de lecteurs (car malgré la noblesse du but, d’un point de vue éditorial, l’essai demeure un genre à très grand risque, vu son lectorat très restreint – cela surtout en absence de subventions)? Que devrions-nous réformer dans l’art de faire essai aujourd’hui ?  

(LTG) Cette question soulève un problème qui d’une part me concerne personnellement, et qui d’autre part concerne le milieu du livre. Sur le plan personnel, je suis très embêté, parce que mon travail est toujours trop conceptuel pour être considéré comme littéraire, et toujours trop littéraire pour être considéré comme du savoir objectif. D’une certaine manière, on pourrait dire que, comme Ulysse au XXe siècle, je suis pris entre Athènes et Jérusalem, entre la froide raison des philosophes et le délire inspiré des prophètes. Et je refuse de choisir, puisque je considère que l’alternative est piégée. Or, il me semble que cela est précisément le problème de l’essai. Ce qui fait l’étrangeté de l’essai dans le milieu du livre et de l’édition, c’est sa fluidité, le fait qu’il navigue (un peu comme Ulysse) entre les genres, qu’il traverse ceux-ci sans jamais s’y arrêter définitivement. Or, dans le milieu de l’édition, aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on est moins dans la fluidité que dans la rigidité du genre. Il faut que tout soit clairement identifiable. Si ce n’est pas écrit roman, ou poésie, ou essai sur la couverture, on se sent désemparé, on ne sait plus quoi faire… Mais l’essai, précisément, n’est pas un genre comme le roman ou la poésie, c’est une forme qui traverse les genres. Le seul fait qu’on dise « essai littéraire » pour faire la différence avec des essais qui ne seraient pas littéraires montre qu’on ne comprend pas la fluidité de l’essai. Évidemment, cela est lié à des raisons commerciales et concerne toute l’organisation de la société. Pour ce qui est de la question du lectorat, c’est un vrai problème qui, me semble-t-il, ne peut pas être résolu par une opération conceptuelle ni par un tour de force de marketing. C’est un problème qui pose la question de la réception, laquelle présuppose elle-même l’existence d’un sujet capable de recevoir un objet culturel tel que l’essai, et rien de cela ne va de soi dans la situation présente. Dans ce contexte, la décision de publier des essais à l’extérieur de l’académie (où les publications sont subventionnées et ne dépendent pas du lectorat) est certes courageuse et je ne peux que la saluer. 

[1] Adorno, « L’essai comme forme », Flammarion, 1984, p.51.

#Causerie avec nos auteurs  : #Sara Danièle Michaud.

Notification :  Causerie avec nos auteurs 

Sara Danièle Michaud avec Mirella Tarmure Vadean, directrice de la Collection Notifications.

  À l’occasion de la 42e édition du Salon du livre de Montréal, qui a eu lieu à la Place Bonaventure du 20 au 25 novembre, nous avons rencontré nos auteurs au stand des Éditions Hashtag pour une petite causerie autour du sens donné à leur pratique artistique, manifestée dans les essais publiées dans notre collection. 

[Mirella Vadean – directrice de la collection des essais Notifications des Éditions Hashtag]

Sara-Danièle tu es, entre autres, auteure de l’essai Écrire, se convertir paru aux Éditions Hashtag dans la collection Notifications, en 2018. Je dis, entre autres, car tu es aussi auteure de l’étude Cioran ou les vestiges du sacré, paru chez XYZ en 2013.

Ce fut pour moi un grand bonheur d’éditer l’essai Écrire se convertir dont le sujet t’a occupé comme postdoctorante et qui s’inscrit d’ailleurs dans le fil de tes recherches dédiées à étudier la littérature comme phénomène spirituel. Tu es professeure au Cégep à présent et tu continues écrire. J’aimerais bien t’entendre sur quelques aspects liés à l’importance et la pratique de l’écriture, notamment de l’essai.

Q1 (MV) Quelle est la part du questionnement personnel dans le savoir de la Conversion dans cet essai. « Combien »  es-tu là ? 

R1 (SDB) J’aime le mot « combien » dans ta question. J’aime l’idée farfelue de quantifier sa présence dans un livre, dans une question qu’on creuse. Mais, je ne suis pas dans le langage des chiffres, alors je dirais simplement que je suis entièrement dans la question que pose mon livre, moins dans l’expérience qui est de l’ordre de la quête pour moi, et que j’interroge à travers d’autres auteurs. En essayant de penser comment les choses s’articulent entre la conversion, la dramatisation et l’écriture, il s’est créé une sorte de trinité où je me retrouve. Mon premier essai portait sur le sacré, celui-ci sur la conversion. Et si je continue d’écrire sur ces sujets, c’est que je ne trouve pas de réponse.

Q2 (MV) J’aimerais explorer un peu avec toi la perspective du lecteur d’essai. Adorno l’avait dit, Benjamin l’avait confirmé, plus tard Macé l’avait rappelé à son tour : l’essai importe autant que le roman à nos vies, à nos affects, à nos conduites. Pourtant on ne lit pas un essai comme un roman. L’attitude du lecteur diffère: on lit souvent crayon à la main, on souligne, on extrait, on lève la tête (comme disait Barthes). On n’est pas médusés ou épris comme dans le cas du lecteur de romans. Finalement, du point de vue de la lecture il s’agirait bien de la disposition. Comment t’imagines-tu tes lecteurs en parcourant la Conversion ? 

R2 (SDB) C’est une belle question. On ne parle pas assez de la lecture, je trouve. Pas de ce qu’on lit, mais plutôt de comment on lit. Je ne peux que me référer à ma propre posture de lectrice. J’ai retrouvé le luxe de ne pas lire parce que je suis obligée (comme quand on est aux études), mais parce que j’ai envie. Donc je choisis. Ça me donne l’impression que les essais que je lis sont écrits pour moi, pour répondre à une quête que j’ai. Quand un texte me parle, je souligne, je lève la tête, je note dans un carnet des phrases et ce qu’elles me donnent à penser. Il y a toujours un va-et-vient entre lecture et écriture. Donc lire, c’est aussi écrire. Il y a deux dispositions importantes dans la lecture: lever la tête et prendre un crayon pour écrire à son tour. Et c’est toute la quête de la conversion qui se met en branle pour moi dans ces dispositions de la lecture. Un essai nous projette dans la pensée, alors c’est un peu comme ça que j’imagine les lecteurs de mon livre.

Q3 (MV) J’aimerais beaucoup avoir ton opinion (d’écrivaine et de professeure, car tu enseignes aussi depuis bon nombre d’années déjà), j’aimerais avoir ton opinion au sujet de la manière de faire essai. Selon toi, peut-on user de l’essai comme véhicule de transmission de savoir ? Bruno Vercier affirme par exemple que l’essai n’assume pas la transmission du savoir, mais sa « mise en scène », l’essai serait plutôt donc de l’ordre de la théâtralisation du savoir … Je te pose cette question, car dans ton essai tu parles du phénomène de dramatisation

R3 (SDB) Je crois qu’il y a deux grands types d’essais. Il y a les essais produits dans un contexte académique qui visent la transmission d’un savoir ou qui parfois, tristement, répondent simplement à l’injonction « publish or perish » qui correspond au climat actuel à l’université. Même si j’ai trainé longtemps à l’université, ça ne m’a jamais intéressée d’écrire comme ça. Je préfère être dans la pensée et pour moi, ça n’implique pas de maitriser, mais plutôt de chercher. Et quand on est investi dans une quête, ça ne se passe pas d’une forme de dramatisation, de mise en scène. Parce qu’on interroge un sujet en laissant des traces de soi partout.

Q4 (MV) Peux-tu dire que cet essai a répondu à une « nécessité intérieure » pour dire comme Kandinsky ?

R4 (SDB) Je pense que toutes les réponses que j’ai données à tes questions précédentes étaient peut-être, au fond, destinées à cette question. Oui, mon essai répondait à une nécessité intérieure. Mais cette nécessité est encore là, donc j’écris encore.

Sara Danièle, je te remercie pour avoir pris le temps de partager avec nous ces réflexions fort intéressantes et je te souhaite bonne et abondante inspiration pour tes projets et ouvrages à venir.

Laurence Caron-C., artiste multidisciplinaire: Iel a créé pour se sortir de ses problèmes. Dernièrement, Laurence Caron-C. peut ajouter le titre d’auteur.e à son nom avec La mort habite ici.

Laurence Caron-C., artiste multidisciplinaire

Laurence Caron-C. vient de sortir « La mort habite ici », un recueil de poésie, une célébration de la vie. Monlimoilou vous offre aujourd’hui le portrait de cet artiste queer complexe, mais surtout charmant.

Artiste queer, il faut introduire Laurence Caron-C. par le pronom iel, qui définit à la fois l’homme et la femme. Dans un univers artistique complet, réunissant la photographie, le dessin, la peinture et l’écriture, iel offre un porfolio impressionnant. Un portfolio intelligemment confrontant, qui pousse le public à réfléchir sur la nature humaine et les différences d’une société ancrée dans ses traditions.

Un besoin vital de création l’habite depuis plusieurs années. Iel crée pour vivre. Iel a créé pour se sortir de ses problèmes. Dernièrement, après avoir rencontré l’amour et obtenu une bourse de Première Ovation, Laurence Caron-C. peut ajouter le titre d’auteur.e à son nom avec La mort habite ici.

Ayant trouvé refuge dans le quartier Limoilou, iel y retrouve une diversité qu’iel aime. Une diversité s’acceptant et gavitant autour d’un quartier coloré et actif.

Je suis ni un homme ni une femme

Toute sa vie, jusqu’à récemment, Laurence s’est questionné.e sur le genre humain, son genre humain. Des questionnements qui l’ont poussé.e à réfléchir profondément sur la nature humaine, mais aussi sur les différents stéréotypes que la société moderne impose. « Je suis un homme. Je suis une femme. » Laurence Caron-C. va plus loin que homme ou femme, iel n’est ni un ni l’autre. Une différence marquée qui lui a fait vivre une descente aux enfers.

À l’adolescence, Laurence, Laurent à l’époque, se fait harceler, intimider, battre et vit les pires violences psychologiques que vous pouvez imaginer. Rejeté.e par ses camarades de classe, reclus.e dans son coin, ses questionnements se font déjà omniprésents dans sa vie. Si la réalité des gens dits différents est parfois difficile en ville, elle l’est toujours dans certaines régions du Québec. Des régions où la différence est mal comprise et où les normes sont toujours présentes.

Pour sortir de cet enfer, iel se refugie dans l’univers de la toxicomanie et connait une véritable descente aux enfers. Une descente abrupte, mais qu’iel sait surmonter. Plus fort. Plus solide. La tête toujours pleine de questionnements, mais aussi des interrogations l’inspirant à créer. Ancien.ne enseignant.e dans le Grand Nord québecois, iel cultive ses idées, écrit quelques phrases avant de revenir dans la grande ville de Québec. Iel rencontre Sébastien, c’est l’amour fou ! C’est l’amour artistique. C’est le vrai amour. Fait cocasse : chaque année, ils souhaitent se remarier, dans une cérémonie encore plus grandiose. Juste pour prouver qu’un mariage, ça veut pas dire grand-chose.

Cet amour que Sébastien lui donne, c’est une nouvelle source d’inspiration. L’un est artiste visuel, l’autre écrit des poèmes. Ils communiqueront dans leurs langues respectives, se répondant par des dessins et des vers. Des échanges passionnés et un retour dans le Grand Nord, amenant Laurence aux prémices du projet littéraire « La mort habite ici ».

La mort habite ici

C’est il y a quelques mois qu’a commencé à germer l’idée de ce livre. Avec l’aide de Première Ovation, le projet de Laurence Caron-C. s’est concrétisé. C’est alors qu’iel était dans le Grand Nord québécois que sont venues quelques idées de textes. C’est un livre de poésie funeste pour certains, mais la principale idée derrière ce livre, c’est de célébrer la vie de ceux nous ayant quittés. Confronté.e à des idéologies, une structure et une culture différente, iel sera fasciné.e par leur approche de la mort. Laurence l’explique, très brillamment.

« Dans le Grand Nord, l’approche de la mort est pas pareille qu’ici. À Québec, y’a combien de gens qui meurent chaque jour? Personne ne le sait. Là-bas, une personne meurt et tout le monde le sait…»

Ce sont ces quelques différences, majeures dans la société, qui inspireront Laurence à leur dédier un chapitre en entier de son livre.

Si quelques textes peuvent sembler pessimistes, ce n’est pas le cas. Il faut voir le livre de Laurence Caron-C. comme une célébration de la vie, et non l’approche de la mort. Séparé en trois parties distinctes, le livre est un long échange entre l’auteur.e et ses pensées. Quelques notes écrites sous l’influence d’un coucher de soleil magnifique. Des lettres d’amour écrites à Sébastien. Le deuil vécu par la perte de sa grand-mère. De façon très touchante, iel parle de sa grand-mère, Carmen, comme une femme ayant toujours cru en lui. Une femme lui ayant donné une force intérieure fabuleuse, qu’aujourd’hui iel utilise.

« J’ai jamais été aussi proche de ma grand-mère que depuis qu’elle est morte. Y’a pas une journée où on se jase pas », dit Laurence, remplie de gratitude.

C’est sans aucun doute, et avec beaucoup d’espoir, qu’avance désormais Laurence Caron-C. dans la vie. Aimé.e. Inspiré.e. Apprendre. Toujours sans doute, l’avenir de Laurence est belle et intrigante.

Le tarot de Cheffersville – Un pas essentiel pour l’écrivaine Felicia Mihali.

Le tarot de Cheffersville de Felicia Mihali

3 Décembre 2019, 15:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Comment penser le vivre ensemble et ne pas altérer son identité? Comment l’accorder face à la diversité inhérente à l’histoire de chaque personne ? Toute personne qui n’est pas originaire doit-elle subir les crimes de l’histoire?

Un pas essentiel, pour l’écrivaine Felicia Mihali, car elle a osé, à travers son docu-roman, toucher le point focal des difficultés permanentes dans les sociétés multiculturelles. En témoignent les récits véhiculés dans son ouvrage, à partir duquel, elle rejoint, de manière indirecte, l’histoire même du peuple canadien.

La première page évoque le peuple innu, puis le bilinguisme canadien ainsi que la question de la différence sexuelle. À partir de cette mise en route, on peut déjà avoir une idée de ce que sera le livre.

Le tarot de Cheffersville fait partie du cycle ouvert en 2007 par Felicia Mihali, avec Sweet, Sweet China. La question fondamentale est celle de la quête identitaire d’Augusta, personnage principal du roman. Par son caractère fouillé et fictif, ce docu-roman est, à mon sens, un ouvrage particulier issu d’une expérience de séjour dans le Grand Nord québécois.

Il y a, également, dans cet ouvrage une dimension légendaire (historique) ainsi qu’une dimension socio politique qui place le lecteur au coeur de l’actualité.

Que ce soit avec  Tshakapesh et Cerise, Augusta et ses collègues enseignants, dans Le tarot de Cheffersville, il est avant tout question de l’identité à travers la possibilité de vivre ensemble, de l’existence solitaire et de la rencontre.

Deux moments importants fondent ce docu-roman. Le premier c’est celui de la rencontre entre Tshakapesh et Cerise. Le deuxième, c’est l’expérience d’Augusta, Antoine, Colette, Silvie et Ahmad. Une diversité des origines qui incarne aussi une diversité des manières de penser.

L’ancêtre innu Tshakapesh est au cœur de la vie quotidienne avec Cerise car il est permanemment confronté à l’étrangeté. Et, l’étrangeté a besoin d’être initié d’une certaine manière pour résister au climat, à la nature et pour s’adapter, car vivre ensemble suppose une certaine acclimatation. L’expérience de ces deux personnages est la preuve qu’il ne suffit pas de se rencontrer ou de cohabiter, il faut une certaine convivance pour emprunter l’expression chère à la philosophe Corine Pelluchon.

Ainsi que nous pouvons le constater, dans la plupart des cas, lorsque l’originaire rencontre l’étranger la conjonction n’est pas toujours évidente. Il y a parfois la crainte et la méfiance qui s’installent. On peut ainsi aller d’un rejet de l’autre vers une crise identitaire light ou aiguë.

Les yeux baissés, Cerise accepte de répondre à toutes les questions concernant son origine et le nom de son lointain village. Le vieux reste impassible devant ces détails, car cet endroit ne figure pas sur sa carte affective. Tout ce beau monde qui atterrit ici ! Pourquoi ne choisissent-ils pas des endroits plus chauds pour voyager ? 

Rien n’est simple car Cerise de par sa différence et de par la nature de son sexe, c’est-à- dire une femme, vient comme bousculer la vie de l’ancêtre qui reste prisonnier de ses habitudes. Ce refus de l’étranger est aussi visible entre les enseignants et les étudiants de Kanata. On constate que le rapport avec autrui se fonde sur le rejet, le désir de domination et plus tard, heureusement, sur la cohabitation pacifique.

Le défaut des gens comme eux, est de rejeter toute forme de générosité à leur égard 

L’ancêtre finit par comprendre que vivre ensemble nécessite tout un programme de transformation de soi au monde et donc à autrui. Il réalise que la conception du vivre-ensemble que l’on peut avoir n’est pas toujours la bonne ou disons la plus pratique. S’ouvrir à la Tzigane lui fait découvrir une autre dimension existentielle, celle de l’amour. Il valide de ce fait ce que disait déjà Antoine de Saint Exupéry en son temps: « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». En effet, Tshakapesh réalise que vivre avec autrui sous-entend aussi l’observation de certaines règles comme l’écoute, le dialogue et le respect. On ne cohabite plus simplement à partir d’une coexistence, mais on co-vit.

Les pages développés par Felicia Mihali sur l’accueil comme catégorie humaine et sociale, comme beaucoup de très beaux passages de ce livre, offrent des phrases mémorables, ainsi cet extrait :

Cette fois-ci, la femme garde son calme. Plus rien de ce qu’il dit ne la contrarie. Avec cet homme, il faut surtout garder sa patience.

Décider d’immigrer vient toujours de quelque chose de précis. Peu importe pourquoi on décide un jour de quitter son pays, le souvenir de celui-ci nous poursuit partout. Nous le retrouvons ici avec Augusta qui, bien que déjà canadienne, pense toujours à son pays, à sa culture dont la plus profonde qu’elle tente d’expliquer est celle de ses rencontres avec les Tsiganes. Il y a certes la famille qui marque et qui  manque, mais il y a aussi l’histoire des origines dans ses différentes composantes:

Ayant grandi dans un pays communiste, Augusta reste le produit d’un régime où comprendre à temps le rejet des autres pouvait vous sauver la paix. Elle n’a aucune difficulté à saisir les regards qui vous expulsent

Tout en appréciant la culture innue où elle est affectée, Augusta n’ignore pas les obstacles à la considération que se présentent constamment. Aussi, on constate que ce docu-roman, bien au-delà de son caractère fictif cible nettement ce qui fait obstacle dans les interrelations sociales.

La théorie d’Antoine est que les Autochtones devraient tous déménager en ville. Leur culture n’y serait nullement menacée, pas plus que celle des Chinois ou des Italiens, qui gardent leur tradition et leur langue au sein de leur communauté immigrante

Immigrer signifie, de ce fait, s’adapter. Ce n’est pas la société qui s’adapte, même lorsqu’elle est multiculturaliste. Nous nous adaptons et la société nous offre un petit espace pour essayer de sauvegarder notre culture d’origine lorsqu’elle peut encore subsister.

Dans l’adaptation figure la notion d’intégration. Il faut non seulement s’intégrer à une culture mais il faut aussi intégrer la culture de l’autre pour lui permettre de se sentir en paix chez nous. Un immigré qui ne s’intègre pas ne vivra jamais heureux sur sa terre d’accueil, de même une terre qui accueille restera à jamais fermée si elle n’accepte pas que celui qui arrive est lui aussi issu d’une culture. L’intégration devra donc aller dans les deux sens.

Pourtant, et comme le décrit si bien l’auteure dans les lignes de son ouvrage, l’immigrant est toujours celui qui est tenu de s’intégrer au péril de sa culture d’origine et de son identité première. Le lieu le plus patent où on le ressent dans le roman, c’est lorsqu’Augusta et ses collègues enseignants arrivent à leurs lieux d’affectations. Leurs origines personnelles incarnent une mosaïque impressionnante. Ils se sentent proches entre eux par le fait d’être tous étrangers à cet endroit. Ils se sentent unis par leur mission. C’est ce qui leur permettra de tenir parfois lorsque le peuple vers lequel ils se sont rendus les rejettera au début. Pourtant, on le voit, chacun d’eux essaie de trouver une certaine force pour avancer en vue de l’intégration. D’abord Antoine qui essaie d’user de tous les moyens possibles pour être accepté, de même qu’Augusta. Ils se disent certainement, à ce moment-là, que ce qui compte c’est le temps présent.

Ce roman est très riche et il y a tellement de choses à découvrir entre ses lignes. Néanmoins, j’ai choisi de me limiter à la question du vivre-ensemble et de l’identité parce qu’elle rejoint mes questionnements actuels. Dans l’idée de vivre-ensemble développée par Felicia Mihali, il m’a semblé percevoir une question sur le rapport à l’autre basé sur la l’acceptation et la considération. Comme le souligne la philosophe Corine Pelluchon dans L’éthique de la considération, la considération est une « manière d’être-avec-le-monde ».

Felicia Mihali suggère donc que pour vivre-ensemble, il faut non seulement s’accepter en tant que personne singulière, mais il faut aussi accepter l’autre en lui donnant une carte d’identité et en le considérant. Ce qui implique, dès lors, une possibilité de s’ouvrir à autrui, d’être impliqué comme responsable pour autrui et accepter d’intégrer la culture de l’autre dans la nôtre.

Je puis conclure que Le tarot de Schefferville est une interpellation sur la manière de « convivre » et de rester soi. C’est un bon livre portant une thématique très pertinente que je n’ai certainement pas fini d’explorer. Je le recommande vivement.

Nathasha Pemba

Références

Felicia Mihali, Le tarot de Cheffersville, Montréal, Hashtag, 2019.

Femmes orientales d’hier et d’aujourd’hui *** 1/2, offert par Dominique Blondeau au livre de Nassira Belloula.

lundi 9 décembre 2019

Femmes orientales d’hier et d’aujourd’hui *** 1/2,

Dominique Blondeau

On n’a pas d’idée pour nourrir notre prochaine introduction. Ce n’est pas que tout va bien dans le monde, mais on ne voudrait pas redonder. Peut-être que de ne pas avoir d’idée, c’est déjà en avoir une. Regardant par la fenêtre, on aperçoit un morceau de ciel gris, on baisse les yeux sur la canopée mordorée du parc, cela vaut la peine de se taire. Ce qu’on fait. On a lu le roman de Nassira Belloula, J’ai oublié d’être Sagan.

Après avoir terminé la lecture du récit de Myrna Chahine, on s’est plongée dans un roman qui pourrait être une continuité du sien. Chahine effleure les conditions vitales féminines au Liban, Belloula met cartes sur table sur les conditions identiques des femmes algériennes. Différence de style aussi. La première relate d’un point de vue extérieur, la seconde intériorise jusqu’à créer de nombreuses métaphores qu’il n’est pas toujours simple d’élucider. Son héroïne, comme nous disons, reçoit une lettre d’un ancien professeur de français, qui fut son amant trop aimé, trente ans plus tôt. Désarroi compréhensible d’Angélique Malek qui a traversé bien des vicissitudes à cause de cet homme, dont elle n’avait plus de nouvelles. Il est parti sans explications, la délaissant à sa souffrance de jeune étudiante de dix-sept ans. Pourquoi cette lettre ? La narratrice, aujourd’hui vieillie, semble ne pas très bien en comprendre la teneur. Comme pour reprendre un fil qui s’est brisé brusquement, elle remonte le cours du temps. Se revoit petite fille dans un « jardin d’Éden », accompagnée d’un oncle dont les agissements troubles la déconcertent. Elle se confiera à sa mère qui la dédaignera, la fera passer pour folle. Prétendra qu’un djinn la possède. La mère ne donne de valeur équitable qu’à ses quatre fils, « qui lui avaient assuré un rang social bien enviable. » Celle-ci a été belle, favorite pendant des décennies des désirs de son mari qui, soudain, la rejette pour une deuxième épouse plus jeune. Pour la mère, c’est un drame, son miroir lui renvoie un visage creusé de rides. Ne séduisant plus son mari, elle se met en tête de marier ses fils, d’être une belle-mère cruelle. Tyrannique. Une très juste réflexion de l’écrivaine résume la situation maritale des hommes de son pays, « Les hommes ne prennent pas d’âge, ils prennent de l’appétit. » C’est plus tard qu’interviendra le professeur. Sevrée d’affection, l’écolière de quinze ans s’attachera à lui, risquant son honneur pour répondre à ses avances. Elle se remémore le cours où il lui a offert le premier roman de Françoise Sagan, Bonjour tristesse. Subjuguée par la pensée de l’écrivaine, elle ne pouvait que se référer à ce livre pour situer son amant dans le temps et l’espace. Que s’est-il passé entre eux ? Tant d’années se sont écoulées, Angélique a mis au monde un enfant qui, après l’accouchement, lui a été retiré. Une tante, complice de la mère, lui affirmera que le nouveau-né était mort à la naissance. Trois mois plus tard, elle était mariée à un jeune homme qui ne vivait que pour ses études, il veut devenir  chirurgien. Indifférence réciproque, les deux jeunes gens cohabitent en une sorte d’harmonie froide et clinique. Ce sera pour Angélique l’occasion de se tourner vers l’université, de retrouver son enthousiasme perdu pour la littérature, depuis son plus jeune âge, elle veut écrire. En quelques lignes, elle révèle son identité. Essayer de renier Angélique, l’adolescente brimée, elle se fie plutôt à ses deux prénoms arabes, Hiziya et Soltana. Elle vit à Boston, après quelques années à Paris. Sa biographie, dit-elle, ce qui laisse un flou à la lecture de ce récit, elle qui n’a jamais su oublier ses dunes, à Biskra.

C’est un livre où le sang et les larmes symbolisent la détresse des femmes orientales avant qu’elles aboutissent à une révolte jointe à celle des hommes. Si ces derniers luttent pour des raisons politico-sociales, les femmes revendiquent une autonomie absolue. Seront-elles entendues ou bien retourneront-elles dans l’ombre, moins visqueuse cependant, du rôle qui leur a été assigné, soit d’être des épouses et des mères irréprochables, statut référentiel pour qu’elles obtiennent une moindre importance. Angélique-Hiziya évoquera sa honte de ne pas avoir compris les souffrances de sa mère qui, à quarante-cinq ans, répudiée par son mari, se vengeait en quelque sorte de la jeunesse de sa fille, courtisée par des hommes insatiables. Déchue après deux tentatives de suicide et une fugue, par une grossesse hors mariage, dont elle n’avait pas tout à fait conscience, Angélique ne pouvait qu’être damnée par le clan familial, par la société environnante. La lettre du professeur dont le contenu ne nous sera confié qu’entre les lignes apportera des éclaircissements sibyllins sur la naissance de l’enfant.

Il a fallu beaucoup de courage à Nassira Belloula pour divulguer cette histoire, oscillant entre vérités et mensonges. Entre rêve et réalité. Angélique avoue que le professeur a tué ses illusions, ne lui reste de cet homme tant aimé que ses « battements dans les tempes. » Découle de ce sentiment trompeur, excessif, qu’elle a éprouvé, une immense détresse dont elle ne s’est jamais remise. L’oncle, le professeur, la mère, le père, n’ont rien saisi de la petite et jeune fille qu’ils ont bafouée en la trahissant à tous les âges de ses métamorphoses. L’intériorité du récit agit comme un voile pudique réconciliateur, reléguant les souvenirs d’Angélique-Hiziya dans un monde où le désert, si proche de Biskra, se meut lentement, immuable. Subjuguant celui ou celle qui le découvre une première fois. Témoignage romancé bouleversant, telle une mise à nu, qui obscurcit les fictions manigancées par des hommes d’un autre siècle, dans lesquelles trop de femmes orientales ont trouvé la mort, comme seule issue à leurs malheurs. Courage de l’écrivaine, certes, mais aussi nécessité d’affirmer que la honte — mentionnée aussi dans le récit de Myrna Chahine — a fait son temps destructeur. On se demande si le roman à succès de Françoise Sagan ne fait pas rempart aux propos véridiques d’Angélique Malek, tel un prétexte à renouer avec des années égarées dans un univers oscillant entre deux espaces contrastés. Celui des manques, celui de la réconciliation avec soi-même.

Livre intimiste du corps en colère, de l’esprit surmené par des contraintes exacerbées, du cœur privé de l’amour maternel. De toute tendresse. Durant des siècles l’histoire pathétique de ces femmes s’est répétée, aliénant chaque fille à un rôle asservissant de soumission, dès qu’elles ont raisonné. À lire pour faire place à une réalité plus conforme au monde actuel, bien qu’il ne soit pas idéal, mais aussi pour apprécier les élans enthousiastes de l’écriture féministe de l’écrivaine et journaliste, Nassira Belloula, sous forme de révolte impuissante et de souvenances dérangeantes.

J’ai oublié d’être Sagan, Nassira Belloula
Hashtag Éditions, Montréal, 2019, 111 pages

https://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/2019/12/femmes-orientales-dhier-et-daujourdhui.html?fbclid=IwAR0O4PwG3gVx5-2nOtHy8-UnW2hghwvloe5fN29fBUOWy-zb6rZCBELXsrI

Causerie avec nos auteurs : Sara Danièle Michaud

Notification :  Causerie avec nos auteurs 

Sara Danièle Michaud avec Mirella Tarmure Vadean, directrice de la Collection Notifications.

  À l’occasion de la 42e édition du Salon du livre de Montréal, qui a eu lieu à la Place Bonaventure du 20 au 25 novembre, nous avons rencontré nos auteurs au stand des Éditions Hashtag pour une petite causerie autour du sens donné à leur pratique artistique, manifestée dans les essais publiées dans notre collection. 

[Mirella Vadean – directrice de la collection des essais Notifications des Éditions Hashtag]

Sara-Danièle tu es, entre autres, auteure de l’essai Écrire, se convertir paru aux Éditions Hashtag dans la collection Notifications, en 2018. Je dis, entre autres, car tu es aussi auteure de l’étude Cioran ou les vestiges du sacré, paru chez XYZ en 2013.

Ce fut pour moi un grand bonheur d’éditer l’essai Écrire se convertir dont le sujet t’a occupé comme postdoctorante et qui s’inscrit d’ailleurs dans le fil de tes recherches dédiées à étudier la littérature comme phénomène spirituel. Tu es professeure au Cégep à présent et tu continues écrire. J’aimerais bien t’entendre sur quelques aspects liés à l’importance et la pratique de l’écriture, notamment de l’essai.

Q1 (MV) Quelle est la part du questionnement personnel dans le savoir de la Conversion dans cet essai. « Combien »  es-tu là ? 

R1 (SDB) J’aime le mot « combien » dans ta question. J’aime l’idée farfelue de quantifier sa présence dans un livre, dans une question qu’on creuse. Mais, je ne suis pas dans le langage des chiffres, alors je dirais simplement que je suis entièrement dans la question que pose mon livre, moins dans l’expérience qui est de l’ordre de la quête pour moi, et que j’interroge à travers d’autres auteurs. En essayant de penser comment les choses s’articulent entre la conversion, la dramatisation et l’écriture, il s’est créé une sorte de trinité où je me retrouve. Mon premier essai portait sur le sacré, celui-ci sur la conversion. Et si je continue d’écrire sur ces sujets, c’est que je ne trouve pas de réponse.

Q2 (MV) J’aimerais explorer un peu avec toi la perspective du lecteur d’essai. Adorno l’avait dit, Benjamin l’avait confirmé, plus tard Macé l’avait rappelé à son tour : l’essai importe autant que le roman à nos vies, à nos affects, à nos conduites. Pourtant on ne lit pas un essai comme un roman. L’attitude du lecteur diffère: on lit souvent crayon à la main, on souligne, on extrait, on lève la tête (comme disait Barthes). On n’est pas médusés ou épris comme dans le cas du lecteur de romans. Finalement, du point de vue de la lecture il s’agirait bien de la disposition. Comment t’imagines-tu tes lecteurs en parcourant la Conversion ? 

R2 (SDB) C’est une belle question. On ne parle pas assez de la lecture, je trouve. Pas de ce qu’on lit, mais plutôt de comment on lit. Je ne peux que me référer à ma propre posture de lectrice. J’ai retrouvé le luxe de ne pas lire parce que je suis obligée (comme quand on est aux études), mais parce que j’ai envie. Donc je choisis. Ça me donne l’impression que les essais que je lis sont écrits pour moi, pour répondre à une quête que j’ai. Quand un texte me parle, je souligne, je lève la tête, je note dans un carnet des phrases et ce qu’elles me donnent à penser. Il y a toujours un va-et-vient entre lecture et écriture. Donc lire, c’est aussi écrire. Il y a deux dispositions importantes dans la lecture: lever la tête et prendre un crayon pour écrire à son tour. Et c’est toute la quête de la conversion qui se met en branle pour moi dans ces dispositions de la lecture. Un essai nous projette dans la pensée, alors c’est un peu comme ça que j’imagine les lecteurs de mon livre.

Q3 (MV) J’aimerais beaucoup avoir ton opinion (d’écrivaine et de professeure, car tu enseignes aussi depuis bon nombre d’années déjà), j’aimerais avoir ton opinion au sujet de la manière de faire essai. Selon toi, peut-on user de l’essai comme véhicule de transmission de savoir ? Bruno Vercier affirme par exemple que l’essai n’assume pas la transmission du savoir, mais sa « mise en scène », l’essai serait plutôt donc de l’ordre de la théâtralisation du savoir … Je te pose cette question, car dans ton essai tu parles du phénomène de dramatisation

R3 (SDB) Je crois qu’il y a deux grands types d’essais. Il y a les essais produits dans un contexte académique qui visent la transmission d’un savoir ou qui parfois, tristement, répondent simplement à l’injonction « publish or perish » qui correspond au climat actuel à l’université. Même si j’ai trainé longtemps à l’université, ça ne m’a jamais intéressée d’écrire comme ça. Je préfère être dans la pensée et pour moi, ça n’implique pas de maitriser, mais plutôt de chercher. Et quand on est investi dans une quête, ça ne se passe pas d’une forme de dramatisation, de mise en scène. Parce qu’on interroge un sujet en laissant des traces de soi partout.

Q4 (MV) Peux-tu dire que cet essai a répondu à une « nécessité intérieure » pour dire comme Kandinsky ?

R4 (SDB) Je pense que toutes les réponses que j’ai données à tes questions précédentes étaient peut-être, au fond, destinées à cette question. Oui, mon essai répondait à une nécessité intérieure. Mais cette nécessité est encore là, donc j’écris encore.

Sara Danièle, je te remercie pour avoir pris le temps de partager avec nous ces réflexions fort intéressantes et je te souhaite bonne et abondante inspiration pour tes projets et ouvrages à venir.

L’auteur.e Hashtag, Sébastien Émond est finaliste aux Prix de la poésie de Radio-Canada.

Les poèmes inédits de Mélodie Charest, de Sébastien Émond, de Mélodie Nelson, de Maud Evelyne et d’Olyvier Leroux-Picard ont été choisis parmi plus de 1100 textes soumis au concours cette année. Le nom de la personne gagnante a été dévoilé le 21 novembre. Il s’agit de Maud Evelyne pour sa suite poétique J’ai vu ma mère en rêve.

https://ici.radio-canada.ca/arts/livres/accueil-actualites/document/nouvelles/article/1385617/finalistes-prix-recit-radio-canada-poesie-concours-ecriture?fbclid=IwAR0ttOs8md_nxIdidTIYkHWBMZ79ymUuDZ4g1-GBs1SexrWrirmQdVB80Zo